Estelle - Cheffe de projets sur la réduction du gaspillage alimentaire

Par Claire le 01/02/2022 dans Ils se sont mis en mouvement

“Mais pourquoi on est autant déconnectés de ce qu’on appelle la “Nature” ? Et pourquoi on se satisfait de cette déconnexion-là ?”

Estelle habite dans la ville à côté de chez moi, comme d’autres personnes interviewées. Cela me fait réaliser que, quand on cherche un peu autour de soi, il y a beaucoup plus de personnes en transition écologique qu’on ne pourrait le penser. Et c’est une très bonne nouvelle !

Estelle me fait la confiance de me recevoir chez elle, autour d’un café et près du poêle qui nous réchauffe en cette matinée d’hiver.

Bonjour Estelle, tu travailles aujourd’hui pour une association de lutte contre le gaspillage alimentaire. Peux-tu m’en dire un peu plus ?

J’ai commencé il y a environ un mois. C'est donc très récent. Il s’agit d’une association qui accompagne des collectivités, des cantines et des restaurants commerciaux dans la réduction de leur gaspillage alimentaire. Cette association est très peu subventionnée et fonctionne sur prestations, comme une petite entreprise.

Ses missions s’articulent autour de trois volets. Il y a d’abord dispenser des formations académiques sur le gaspillage alimentaire, depuis les enjeux jusqu’aux actions permettant de le réduire. Il y a ensuite un volet sensibilisation, évènementiel et animation, sur le thème du gaspillage alimentaire bien sûr. Pour cette mission-là, on crée et utilise de nombreux jeux sous différentes formes, pour différents publics, des adultes, des professionnels, des particuliers, des enfants.

Le troisième volet, c'est celui du diagnostic caractérisé. On se déplace dans les cantines ou dans les restaurants pour, dans un premier temps, diagnostiquer le gaspillage pour la structure à partir de pesées de déchets. On indique ensuite les mesures à prendre pour réduire son impact. Quand les restaurants ou collectivités choisissent une prestation d'accompagnement, on va jusqu'à accompagner la mise en place du plan d'actions et, au bout d'un certain temps, on refait une semaine de pesées pour observer et voir la différence.

Mon rôle, c'est Chargée de projets. Ça correspond à ce que je faisais déjà avant. Cela consiste à gérer tous les projets autour des trois missions de l’association. Je vais aussi avoir deux ou trois projets en propre que je vais mener de A à Z.

Tu n’as en effet pas toujours travaillé dans ce domaine. Peux-tu m’expliquer ton parcours ?

J’ai fait une école d'ingénieurs en option électronique et informatique. A la base, j'étais plutôt intéressée par l'électronique mais, quand je suis sortie en 2002, c'était la crise de l’emploi. J'ai pris un travail dans une société de services informatiques. J'ai été chef de projet tout de suite, à 22 ans, et j’y suis restée pendant deux ans et demi.

En 2004, j'ai été embauché à la Poste dans la direction informatique. A la création de la Banque Postale, l'informatique a été divisée en trois parties. Je me suis retrouvée dans la branche bancaire. On s'occupait de l'exploitation de tous les logiciels. J'étais chef de projet et je gérais des projets vraiment très divers, avec des équipes très diverses, sur des sujets aussi très différents. J'étais comme un poisson dans l'eau. J’avais déjà une conscience écologique mais je me sentais peu en dissonance parce que la Banque Postale, c’est une banque plutôt sociale et plutôt engagée aussi dans la transition.

Au travail, j'étais reconnue comme quelqu'un d’écolo. Je pense y avoir planté quelques graines. Mes collègues ne se sont pas forcément transformés mais je sais que ça a diffusé quelque chose petit à petit parce que je m'entendais bien avec les gens.

Tu étais donc plutôt bien dans ton entreprise, finalement.

Oui, mais en 2019, je me suis quand même dit “Ça suffit, il faut que j'aille faire vraiment quelque chose qui a du sens, que j'apprenne”. J'ai rapidement trouvé un mastère qui correspondait à ce que je cherchais. J'ai pris un congé sans solde de 2 ans : une année sabbatique plus un congé sans solde. Je suis partie en très bons termes avec tout le monde, en expliquant que je voulais vraiment m'engager dans la transition, que pour l'instant je ne me sentais pas assez solide pour faire de la RSE dans l’entreprise. Parce que quand tu n'es pas solide, tu ne fais rien, tu te fais bouffer par les autres directions. Je ne me sentais pas du tout l’âme de détourner ce gros machin juste toute seule en partant seulement de convictions.

J'avais quand même demandé un dispositif particulier pour être sécurisée au niveau de l'argent. Mais il m’a été refusé. J'ai été frustrée pendant une journée : j'ai donc réussi à bien gérer le truc ! Puis, je me suis dit “Ça n'est pas grave, j'irai quand même”. J'ai pris une année sabbatique qui a été acceptée et j’ai autofinancé ma formation. Ça s'est finalement fait très facilement. Pourtant, à chaque fois que j’en parlais avec quelqu’un, les RH, des collègues, certains amis, mes parents aussi, beaucoup voulaient me dissuader. “Tu ne te rends pas compte de ce que tu as, de ce que tu vas perdre”, “Tu as 40 ans, tu ne peux pas faire ça maintenant”... En plus, le Covid était pile à ce moment-là. Donc, c’était “Ça n'est pas du tout le bon moment pour faire ça”. Et bien, justement si, moi je trouvais que le moment était parfait !

Photo prise et choisie par Estelle

Et donc tu t’es quand même lancée ! Et comment est venu le choix de te tourner vers la lutte contre le gaspillage alimentaire ?

Le master, c'était 6 mois de cours, 6 mois de stage. Pour le stage, j’étais intéressée par tous les domaines ! J’ai quand même réussi à en cibler deux : l'éducation, et tout ce qui tourne autour du fait de se nourrir correctement. Ce deuxième thème est au cœur de tous les enjeux : les ressources naturelles, la biodiversité, le climat, la gestion de l'eau. J’ai trouvé un stage dans le secteur alimentaire, dans la transition vers la durabilité de la restauration collective avec un double encadrement, un institut de recherche et une entreprise proposant un label qui permet de valoriser les “cantines durables”. Au départ, l’alimentation était un domaine qui m'était assez inconnu. Et vraiment, j'ai été très bien encadrée et j’ai plongé dedans, j'ai adoré !

Mon stage couvrait beaucoup de sujets : l’agriculture biologique, la territorialisation de la provenance de la nourriture, le plastique, la réduction des portions de viande et la diversification protéique, l’éducation au goût, etc. Dans tous les thèmes, j’ai trouvé que le gaspillage alimentaire était  assez central. C’est un facteur de maîtrise des coûts mais aussi quelque chose qui a un impact direct sur les ressources, sur l’énergie. Donc, super sujet ! Vers la fin de mon stage, quand l’offre de l’association est parue, je me suis dit “Cette offre, elle est pour moi !”. C’est très diversifié au niveau des missions, il y a aussi de la transmission, un volet artistique assez développé avec les animations : en bref, il y avait tout. Et c’était à trente minutes à vélo de chez moi, le truc inespéré !

Pourquoi la décision de changer de travail et pas d’autres formes d’actions ?

En réalité, j'ai fait plein d'autres actions mais sur le long terme, depuis 20 ans. On a revu tout le système énergétique de la maison. On a une consommation ridicule en électricité, en eau, en déchets. Les habits et les objets sont de la seconde voire troisième main, etc. Du coup, sans faire de prosélytisme, on a un peu inspiré certaines personnes autour de nous, par imitation et aussi parce que ça coûte moins cher !

Et donc, pourquoi le changement de travail ? Parce qu'on passe beaucoup de temps au travail. Et, au bout d'un moment, je n’ai plus eu envie de me lever pour avoir un salaire et pour faire des trucs à côté. Il y a un manque de temps libre qui rend cela difficile. Je veux me lever le matin pour faire quelque chose qui a du sens pour moi et que j'estime utile. Si je n'avais pas trouvé un emploi à plein-temps, mais à mi-temps par exemple, j'aurais fait plus de bénévolat. Je me serais engagée pour faire des actions, dans la transmission, l’éducation, le lien, la sensibilisation, ou éventuellement des actions de blocage quand j’estime que certains combats les méritent, mais toujours des actions non-violentes. Je suis contre les rapports de domination. Donc, si pour sauver ou élever l'Humanité ou les êtres vivants, il faut en passer par détruire ou dominer une partie de cette Humanité ou des êtres vivants, je ne vois pas bien le truc. Je comprends intellectuellement qu’il faut peut-être parfois en passer par là, mais je ne suis pas à l’aise avec ça dans mon action quotidienne, ma place est ailleurs.

Ensuite, d'autres actions comme transformer mon entreprise ou prendre des postes à responsabilité pour ensuite agir à un autre niveau ? J'aurais pu, on me l’a parfois proposé car j’ai une personnalité qui prend souvent le lead sur certains sujets, mais je suis moins à l’aise dans l’acte de diriger. Je n'ai pas vraiment un profil d'entrepreneur ou de dirigeant. Je suis plutôt sur l’aspect social, le lien entre les gens, la médiation.

As-tu ressenti des doutes ou des freins avant de te mettre en action ?

Oh oui ! Il y a déjà eu tous ceux qui m’ont été renvoyés : “Le monde extérieur est dangereux”, “Tu sais ce que tu as mais tu ne sais pas ce que tu auras”... Une personne m’a aussi dit “Tu vas retourner en bas de l'échelle”. Elle me parlait de statut social et je me suis rendue compte que, oui, il y avait une toute petite partie de moi qui le pensait un peu aussi. Donc, oui, il a fallu que je dépasse ces toutes petites peurs du type “Tu as un statut social, tu es reconnue, tu vas aller dans un endroit que tu ne connais pas, tu vas devoir refaire tes preuves”. Mais, en même temps, j'avais une autre voix qui disait “Tu n'as rien à prouver à personne, suis ce que tu sens, c'est tout”.

J’ai aussi eu une certaine culpabilité à me dire “J'ai tout pour être heureuse et il y a des gens qui n'ont rien. Et tu vas leur piquer du travail alors que tu pourrais rester là où tu es”. A chaque fois, j'ai surmonté ces pensées en ayant les arguments inverses : “Et bien non, c'est le système qui est comme ça. Mais moi, je ne veux pas participer à ça”. Donc, comment on fait pour ne pas participer à ça ? Et bien, on commence par faire un pas pour être en accord avec soi-même.

Et des difficultés ?

Quand on change tout comme ça, au niveau de la confiance, c'est dur. Je partais d'un endroit où je maîtrisais tout, où j’étais reconnue. Et là, je n'avais plus forcément trop confiance en moi, dans mes capacités. Ça faisait 15 ans que ça ne m'était pas arrivé ! Pendant le stage notamment, j'ai vraiment remis en cause toutes mes capacités, techniques, relationnelles. L'horreur ! Or, ça n'était pas du tout justifié ! Mais le problème, c’est que quand tu y mets un peu plus de cœur parce que tu sens que c'est important pour toi et pour le monde, et bien, émotionnellement, c’est x1000.

Photo prise et choisie par Estelle

Pour revenir au début, comment s'est passée ta prise de conscience écologique ?

Petite, j’ai toujours été connectée à ce qu’on appelle “la nature”, je parlais aux arbres, aux plantes, aux animaux, je ne m’en sentais pas bien différente. Je ne sais pas dire d’où ça vient parce que ma vie, mon éducation, n’étaient pas particulièrement tournées vers ça, au contraire, on était assez ancré dans le système classique de la consommation et de la domination humaine sur tout le reste, comme monsieur tout le monde. Je n’avais jamais rencontré de gens qui pouvaient me ressembler. Je pensais donc être toute seule à être comme ça. Malgré un entourage amical joyeux et abondant, je me sentais un peu en décalage mais ça ne me posait pas vraiment de soucis. Je sentais qu’il y avait des choses qui n’allaient pas bien mais je n’avais pas mis d’actions en place.

Ma vraie prise de conscience à proprement parler, en fait, je ne l’ai pas trop bien gérée au début. C’était il y a 20 ans. Je n’étais pas encore sortie des études. J’ai rencontré mon copain qui est aujourd’hui le père de mes enfants. Lui était déjà conscient de beaucoup de choses. Il avait tout le volet connaissances et, pour le coup, était très actif dans sa vie pour être très sobre. J’ai alors commencé à regarder des choses sur Internet, même si Internet, ça n’était pas la folie dans les années 2000 ! Et là, j’ai vraiment plongé là-dedans, comme dans Matrix. J’avais pris la pilule rouge et j’ai découvert l’envers du décor. J’ai alors vraiment changé beaucoup de choses dans mes pratiques quotidiennes. C’était plus que des petits gestes du quotidien, c’était des gros changements sur tout. Et je me suis alors sentie beaucoup plus alignée : le sentiment de décalage plus ou moins inconscient de mon enfance avait trouvé sa source et était devenu conscient et actif.

Quand tu dis que tu n’as pas bien géré ta prise de conscience, peux-tu m’en dire plus ?

Et bien, dans ma vie d’avant, j’étais toujours malade. Pendant 20 ans, j’avais en permanence, des problèmes, surtout ORL. A partir de ma prise de conscience écologique, j’ai eu mal au ventre pendant 1 ou 2 ans, le temps d’intégrer ce qu’il se passait, mais je n’ai plus jamais été malade ensuite. Pendant 5 ans, j’ai été voir une psy pour essayer de libérer ce qui devait être libéré. Très vite, je n’ai plus eu mal au ventre. Je me suis reconnectée à moi, à ce que je voulais, à mes valeurs et à ce monde. Je me suis réalignée avec le vivant sur Terre, dans un environnement qui nous a été offert par je ne sais pas qui. Il y a un côté spirituel, mais plutôt animiste. Pour moi, chaque être vivant, même le monde minéral, mérite du respect et il s’agit d’un facteur clé pour un monde soutenable.

Maintenant ?

Et bien, ça dépend en fait. J'aimerais te dire que depuis que j'ai décidé de quitter mon job, que j'ai fait autre chose de plus gros, que ça change quelque chose dans ma façon de gérer mes émotions face aux problèmes du monde. Mais non, il y a toujours des moments où je suis au fond du seau. Par contre, le mot éco-anxiété ne me parle pas. Je ne suis pas anxieuse mais j’ai plutôt une profonde tristesse.

Ce qu'on appelle la solastalgie peut-être ?

Oui, c’est ça. Je suis en train de lire “Les émotions de la Terre” de Glenn Albrecht qui a inventé ce concept. En le lisant, je me suis dit “C'est ça, c'est vraiment de la solastalgie que je ressens”. Cette espèce de sentiment de “Pourquoi on est autant déconnectés et pourquoi on se satisfait de cette déconnexion-là ?”. C'est vraiment ça, cette profonde tristesse. Par contre, je n'ai pas envie de pleurer tous les matins alors que ça pouvait m'arriver avant. Cette émotion est là mais je la gère beaucoup mieux. Elle me traverse.

Ce qui m’aide beaucoup, ce sont les rencontres que j’ai faites pendant le mastère et que je sens proches de mon état. On se dit qu'on est pas tout seul à ressentir ça. Ça donne aussi une graine d'espoir. Parce que dans les moments où je suis au fond du seau, je me dis “C'est mort, on y arrivera jamais”. Et puis, il y a des moments où je me dis “Mais si, puisqu’il suffit de 20 % de gens pour faire basculer les tendances. C'est gagné en fait !”.

La prise de conscience environnementale et climatique est souvent assez tabou, il est souvent difficile d’en parler à ses proches, à ses parents, à ses collègues. Cela a-t-il été ton cas ?

À mes parents, ça s’est fait progressivement grâce à mon compagnon. A partir du moment où j'ai été avec lui, tout le monde a bien compris. Notre entourage nous a acceptés avec nos trucs sans plastique, notre anti-consumérisme et notre relation à l’énergie. En plus, ça a été progressif, rapide mais progressif.

Après, l’étiquette écolo, elle y est pour quasiment tout. Je l’avais aussi dans mon travail précédent. Mais elle n'est pas arrivée tout d'un coup avec un gyrophare.

Avec tes proches qui n’ont pas la même prise de conscience que toi, ressens-tu un décalage ?

Oui, je ressens un décalage. Il y en a même avec lesquels je suis en gros gros décalage. Si je vois que je ne peux pas du tout discuter des problèmes écologiques, je le gère en me détachant, je n’essaye pas du tout de les convaincre. Donc, aujourd'hui, je le gère bien, en fait. Il y a une évolution parce qu’il y a eu des moments où je ne voulais plus voir les gens.

Néanmoins, le décalage est parfois très douloureux. Parfois, il y a plein d'émotions. Plutôt de la tristesse mais aussi parfois beaucoup de colère. Et puis ça passe. Je me dis “Toi, tu traces ta route. Eux font la leur et j’espère qu’à un moment ça se rejoindra”. Parce que si tu leur prends la tête, ça ne marche pas du tout. Je pense qu’ils écouteront des personnes de leur sphère s’ils disent les mêmes choses que moi. Parce que, quand tu es étiquetée écolo et qu’eux ne le sont pas, c'est terminé, ils ne t’écoutent même pas.

As-tu eu la crainte de perdre des amis, de te marginaliser par rapport à tes proches ?

Je n’ai pas eu cette crainte. Mais, effectivement, avec certains, il y a eu un éloignement sans que ce soit une rupture. Je sais qu'il y a des gens qui ont été en rupture avec leurs amis, qui ont complètement coupé les ponts. Il y a des moments où j'ai failli m'engueuler mais je n'ai pas envie de ça. C'est juste que parfois c'est compliqué. Parce qu’il faut que je parle de choses qui sont contraire à ma conscience écologique. Et donc, parfois, c'est “Je ne peux pas, je suis désolée mais je ne peux pas. Ce n'est pas possible !”. Je n'ai perdu aucun ami, par contre, j'en ai rencontré d'autres, notamment grâce à ma formation.

Qu’est-ce que ta mise en action a changé pour toi et autour de toi ?

En ce qui concerne le changement autour de moi, le point positif, c’est que ma transition me permet d’évoquer le sujet plus facilement. Quand on se rencontre avec des personnes qu’on ne voit pas trop souvent, on se dit “Tiens, qu'est-ce que tu fais maintenant ?”. Et donc, naturellement, je parle de ce que je suis en train de faire. Ça légitime complètement le fait d'en parler naturellement puisque finalement je raconte ma vie quotidienne. Comme c’est du concret, ça les interroge. De fois en fois, je vois des personnes qui cheminent, qui changent leurs comportements. Ça fait plaisir.

Me concernant, je ressens maintenant un alignement. J’ai récemment vécu une expérience très forte au travail. Pendant la journée, j’avais fait des actions qui avaient eu des impacts réels, surtout au niveau humain et de la gestion émotionnelle de l'équipe. Je me suis dit “Là, tu te sens complètement alignée entre ce que tu penses, ce que tu dis, ce que tu fais, ce que tu as fait”.

Est-ce qu’il y a des choses que tu pensais indispensables à ton bonheur et dont tu réalises aujourd’hui que ça n’est pas le cas ?

Non, ça n’a pas changé. Avant de bouger, je me disais que ce qui était indispensable à mon bonheur, c'était les valeurs humaines, le partage, le lien, la co-construction. C’est toujours le cas aujourd’hui. Ce n'est pas ma mise en mouvement qui a permis de comprendre cela. C’est l’inverse : c’est parce que j'ai fait un travail avant sur mes besoins profonds que ça a abouti à ma mise en mouvement.

Qu’est-ce qui fait que pour rien au monde tu ne retournerais à ta vie d’avant ?

Je ne me vois vraiment pas retourner exactement dans ma vie d'avant mais je ne la refuse pas en bloc. En gros, je peux travailler partout mais si, dans ce que je fais tous les jours, il n’y aucun impact pour régénérer ce qu'on a cassé, je n'y vais pas. Ça va bien au-delà de ne pas vouloir participer à une destruction : : si je me rends compte que ce que je fais n'a pas d'impact régénérateur, et bien je n'y vais pas !

Photo prise et choisie par Estelle

Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui ?

Planter des graines. Ce qui me plaît le plus, c'est les échanges avec tous les gens de la société civile que je rencontre tous les jours, dans les restaurants, les cantines, les mairies, etc. Et voir à un moment donné dans leurs yeux que, ça y est, il y a quelque chose qu’ils ont entendu et peut-être même quelque chose qu’ils vont faire. Je pense que mon travail peut avoir  un impact démultiplicateur chez les gens.

Moi, ce sont les humains qui me font me lever. Ça n'est pas de trouver des solutions techniques, de faire le diagnostic, de mesurer. Ce qui m'anime, c'est vraiment de voir que le monde bouge éventuellement grâce à mon réveil le matin. Ce qui me fait lever le matin, c’est quand l’Humanité se pose la question de comment on va faire pour, collectivement, arriver à diminuer notre impact et à vivre avec le reste du vivant sans tout détruire et sans nous détruire aussi. Et donc, parfois aussi, je n'ai pas envie de me lever... j'ai envie d'aller me coucher.

As-tu d’autres projets ?

Ça fait un mois que j'ai commencé mon nouveau boulot. J'ai plein de trucs dans la tête mais, pour l'instant, c'est vraiment encore un peu trop tôt.

Comment imagines-tu l’avenir ?

J'aimerais l’imaginer dans l'unité. Mais, en fait, je vois un peu deux chemins et deux clairières. Une un peu en désolation et une avec plein de petites initiatives en réseau avec plein de groupes locaux qui ont fait des choses, qui arrivent à discuter ensemble. J'aimerais évidemment qu'on aille dans la clairière qui n'est pas désolée. J'œuvre pour ça.

Ce qui me rend le plus triste, c’est qu’on n’arrive pas à faire face collectivement. C'est qu'il y a des intérêts tellement contraires qu'à un moment donné, les gens n’y vont pas parce qu'ils n'ont pas d'intérêt à le faire. Dès que tu as un peu de pouvoir, tu n'as pas intérêt à faire trop bouger les choses parce que tu sais que tu vas perdre ton pouvoir. Et ce qui me rend triste, c’est qu'on n’arrive pas à se détacher de ça.

Est-ce qu’il y a une personne qui t’inspire ou qui t’a inspiré ?

Edgar Morin pour la partie humaine. Je pense que tout le monde devrait le lire pour essayer de comprendre comment on fonctionne. Pierre Rabhi, pour sa sagesse, sa mise en mouvement avec les colibris, sa philosophie.

Des livres instructifs ou inspirants ?

Il y a des livres qui ont un petit peu changé ma vie.

"Plaidoyer pour le bonheur” de Matthieu Ricard, un moine bouddhiste français. C'est vraiment un livre qui a révolutionné ma façon de vivre, ma façon d'aborder les choses, les émotions. Ça a un lien avec l'écologie parce que c'est l'écologie intérieure. Et après, ça rayonne sur tout le reste.

Et aussi “Petit manuel de résistance contemporaine” de Cyril Dion. Il pose tous les constats un peu affreux mais, à la fin, il y a des exemples de solutions.

Sinon, on m'a récemment offert la nouvelle BD de Jancovici. Il y a des gens qui peuvent la détester parce qu'il y a un plaidoyer pour le nucléaire au milieu. Je trouve pourtant que c'est important de tout lire pour se faire une idée, pour ne pas être dans le déni, ni dans le dogme. Moi, j'aime bien les débats et regarder tous les points de vue parce que ça me nourrit, ça me donne aussi un esprit critique. Et puis, c’est lui qui nous a planté une graine il y a 20 ans, il n’a pas changé son discours, il a joué et continue de jouer un rôle essentiel dans le paysage de la transition.

Un site internet ?

imagotv. C'est la chaîne de la transition écologique. Il y a énormément de choses : des podcast, des documents, des films. C'est une mine d'infos.

Il y a aussi Arte qui a de l’information pertinente sur tout ce qui est transition écologique.

L’arbre de résilience : avec les racines, tu as tout un tas de moyens d'actions possibles qui sont listés, du très consensuel jusqu’au très radical. Il y a beaucoup beaucoup de référencements.

L’arbre des imaginaires aussi. Ça, c'est super bien. Il y a aussi plein de références aux moyens d'actions. C'est différent, c'est plus poétique, sur des initiatives créatives.

Merci Estelle. Je te souhaite bonne route.

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