Jean-Baptiste, l’informatique au service de l’alimentation locale

Par Claire le 07/10/2021 dans Ils se sont mis en mouvement

“Je pense que l’idée, c’est de se questionner et de vivre malgré les incertitudes”

Jean-Baptiste, c’est mon cobaye. Ma première interview de cette section “Ils se sont mis en mouvement”.

Il faut dire qu’on se connaît un peu autour du thème de l’environnement : il a été un de mes tous premiers relecteurs du site Psychologie-et-climat et on anime parfois ensemble des fresques du climat. J’étais donc un peu en terrain connu !

Je rencontre Jean-Baptiste au Grenier, un éco-tiers-lieu où il vient utiliser l’espace de coworking du premier étage quelques après-midi par semaine. C’est fin septembre, il fait doux, on s’installe à l’extérieur.

Bonjour Jean-Baptiste ! Aujourd’hui, tu travailles pour Open Food Network qui est un réseau international qui développe des ressources et des connaissances partagées dans le but de soutenir un meilleur système alimentaire, notamment le développement de circuits courts. Peux-tu m’en dire plus ?

Je travaille sur une application open-source qui met en relation des producteurs (ou des organisateurs de circuits-courts) et des consommateurs locaux à travers un acte marchand avec, pour le producteur ou le regroupement de producteurs, la création de boutique, la gestion du back office, du stock, des commandes, etc. Côté consommateur, il peut faire ses courses dans la boutique et passer commande. Les deux idées importantes du projet sont la notion de circuit court et de commun. Parce que c’est un logiciel open-source, donc mis en commun, et les ressources qu’on produit, comme les études de cas ou les bonnes pratiques pour la mise en place de circuits courts, le sont aussi.

Pourtant, tu n’as pas toujours travaillé dans le domaine de développement d’outils opensource et de transition écologique. Peux-tu m’expliquer ce qui a fait que tu es passé de ton précédent travail de développeur Web “classique” à ton travail actuel ?

Ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il y a un événement particulier qui a déclenché un cheminement qui a fait que j’ai quitté mon emploi : c’est la démission du gouvernement de Nicolas Hulot fin août 2018. Pourtant, le déclic, ça n’a pas été tant l’annonce en elle-même que j’avais  apprise le matin par des amis via messagerie. L’annonce ne m’a en effet pas perturbé ou bouleversé. Par contre, j’ai regardé le soir-même la vidéo de l’interview qu’il donnait à la Matinale sur France Inter. J’ai trouvé qu’on saisit la folle émotion de Nicolas Hulot sur son aveu de faiblesse qui aboutit au fait qu’il démissionne en direct, sans avoir prévenu personne et sans même s’être prévenu lui-même !

Et l’émotion qu’il m’a fait ressentir m’a fait dire “Ok. J’ai besoin de m’interroger. Qu’est-ce qui se passe” et au travers de vidéos et de pas mal de lectures, j’ai enclenché un processus qui a duré de l’ordre de 6 mois où j’ai beaucoup lu, je me suis pas mal renseigné sur tout le bazar dans lequel j’estime qu’on est. J’ai quitté mon emploi en mars 2019 puisque plus aligné avec l’urgence dans laquelle on se trouve et à laquelle j’ai fait face.

Après avoir quitté mon travail, j’ai fait des choses plus manuelles, rien de bien formel, mais toujours en continuant de m’interroger. Et je suis tombé sur la formation à laquelle je me suis inscrit en octobre 2019 qui est le Mastère Spécialisé de l’INP Toulouse en Eco-ingénierie. J’ai fait mon stage à l’ENSAT dans l’agrobiopole, dans le laboratoire de recherche Ecolab, stage que j’ai terminé en décembre 2020. Et j’ai commencé à travailler pour Open Food Network en janvier 2021.

Est-ce que ce changement s’est fait facilement ?

J’ai mis du temps à m’autoriser à m’inscrire en Mastère Spécialisé. En fait, je n’avais pas encore quitté mon travail que j’avais connaissance de cette formation mais je me disais un peu bêtement “Tu es déjà formé, c’est peut-être pas moi qu’il faut former” et je me suis retrouvé à regarder les cours de Jancovici aux Mines et je prenais un véritable plaisir à regarder les vidéos devant mon ordinateur. Alors, je me suis dit “Allez, je vais aller le faire dans une vraie salle de classe et je vais rencontrer du monde”.

Ce qui m’a aussi fait me décider, ça a été l’idée de sortir de ma zone de confort, de me bousculer. Et de rencontrer des personnes qui sont dans les mêmes questionnements, les mêmes considérations. Et je ne regrette absolument pas ! Ça n’a donc pas été un parcours semé d'embûches mais ça a été un parcours semé de questionnements, et ça n’est pas fini ! Un peu d’éco-anxiété aussi.

Côté financier, comme j’avais négocié une rupture conventionnelle, j’avais une sacrée bouée de sauvetage financière avec Pôle Emploi. On a tendance à se l’interdire, mais en fait, ça existe et donc, si on l’utilise conformément à ce qui est prévu, c’est là pour ça.

Comment as-tu géré ta prise de conscience ?

J’ai été vraiment dans une boulimie de données, de chiffres, de vidéos, d’explications, de rencontres. Le besoin de tout savoir, de tout comprendre alors que c’est en réalité sans fin parce que c’est tellement vaste et complexe, mais c’est comme ça que ça s’est traduit.

Et actuellement ?

Très honnêtement, je ne sais pas si je gère mes émotions. Il y a beaucoup moins de boulimie parce que, maintenant, j’ai l’impression que, grosse maille, je sais, j’ai compris, même si on peut toujours descendre dans les sujets…

En fait, avant il y avait de l’inconfort : “ce que je fais, ça n’est pas compatible avec ce que j’ai vu, ce que j’ai lu, ce en quoi je crois”. Maintenant, j’ai perdu cet inconfort-là. A titre personnel, je me sens confortable avec ce que j’ai vu, ce que j’ai lu, ce en quoi je crois. Ce qui ne m’empêche pas d’être dans le doute par rapport à ce qu’on fait collectivement. Ce qui m’entoure, ça continue encore à me troubler. Donc, je ne dirais pas que je gère complètement.

Ce qui est clair, c’est que je sais ce qui me fait du bien. Ce qui me fait du bien, et ce qui peut avoir ses mauvais côtés, c’est se faire un cercle de gens concernés, et de pouvoir en discuter avec beaucoup de liberté et d’empathie les uns envers les autres. D’ailleurs, le mastère spécialisé que j’ai suivi met beaucoup l’accent là-dessus  et le programme prévoyait et même provoquait des moments d’échanges. On était un groupe très uni, très soudé et sur la même longueur d’onde. Et ça fait énormément de bien.

La prise de conscience environnementale et climatique est souvent assez tabou, il est souvent difficile d’en parler à ses proches, à ses parents, à ses collègues. Est-ce que ça a été aussi ton cas ?

Mon “coming-out”, ça a été en quittant le travail et en reprenant mes études, même si ça s’est un peu fait en 2 temps. C’est quand j’ai quitté mon travail en expliquant pourquoi que les gens ont pris conscience de l’inconfort que j'avais.

Par rapport à la famille, les parents et les frères et sœurs, je ne suis pas sûr que je suis arrivé une seule fois dans ma famille en disant “C’est la merde !”. Même auprès de ma cellule familiale restreinte, c’était diffus, aussi parce que ça s’est fait sur 6 mois.

Pourquoi cette action de quitter ton travail et de reprendre tes études et pas d’autres formes d’actions ?

J’ai mené des actions individuelles. Par exemple, après avoir quitté mon travail, il y a eu une déconstruction qui continue à se faire. Je suis devenu végétarien et j’ai décidé de ne plus prendre l’avion. Mais la décision la plus forte, individuelle mais, finalement, aussi collective, ça a été de quitter mon travail. Je me disais que je ne voulais plus la consacrer ma force de travail à quelque chose que j’estimais inutile et peut-être même néfaste mais à quelque chose d’utile et de pas néfaste, justement !

As-tu ressenti des doutes ou des freins, réels ou psychologiques, avant de te mettre en action ?

Il y a eu des freins liés au fait d’assurer les revenus au sein de ma famille mais, d’une autre côté, tu te dis qu’il y a Pôle Emploi qui te permet d’avoir une petite couverture de survie.

Les freins, c’était aussi que je me disais “Factuellement, d’un point de vue professionnel, j’ai absolument tout”. L’entreprise dans laquelle j’étais salarié s’était fait racheter en mai 2018 et j’intégrais une nouvelle équipe parisienne, j’étais mieux payé, je faisais un travail où, d’un point de vue technique, je me régalais, on me faisait confiance, j’avais tout ce qu’il me fallait. En fait, là, c’était le moment de ma réussite de développeur Web professionnel. Il y avait ces freins mais, en même temps, il y avait tellement d’inconfort par rapport à la raison d’être de l’entreprise, que ça n’était pas possible autrement. Je ne sais pas comment trop l’expliquer.

Ces freins psychologiques sont très forts parce qu’on se dit “Si je prends cette décision, je m’assois sur un confort financier mais je m’assois aussi sur une prestance vis-à-vis des autres, au niveau social”. Donc, oui, il y a des freins psychologiques très forts liés à la société qui nous entoure. C’est pour ça que c’est intéressant de montrer que c’est possible.

En plus, quand j’ai quitté mon travail, je savais pourquoi je le quittais mais je ne savais pas vers quoi j’allais aller. Je ne l’ai su qu’en août quand je me suis inscrit à cette reprise d’études mais là aussi, si je savais pourquoi je reprenais mes études je ne savais pas encore vers où ça me mènerait.

Dans ta transition, as-tu eu la crainte de perdre des amis, de te marginaliser par rapport à ta famille, à tes relations de travail ?

Je n’ai pas eu la crainte parce que je ne l'avais pas anticipé mais, par contre, je l’ai constaté. Il y a quelques relations sociales qui sont plus compliquées à avoir qu’avant. Ça va mieux mais, effectivement, quand tu es tellement obsédé par quelque chose qui est tellement important pour toi, tellement systémique, complexe…, quand tu entends certaines discussions à l’apéro qui te paraissent futiles… J’étais devenu intolérant, en fait. Je ne comprenais pas qu’on puisse être à ce point ignorant et je m’en foutiste.

Il faut s’en méfier, se dire “Attention, je suis peut-être un peu en train de me marginaliser” par rapport aux amis, à la famille élargie. Ce qui m’a aussi fait changer, c’est de me rendre compte qu’en fait, à quelques détails près, ça fait 40 ans qu’on est au courant. Et donc, je me dis “Tu n’es pas le premier ! Tu n’es pas pionnier du tout donc essaye d’être un peu plus tolérant  !”. Même si c’est de plus en plus difficile d’être tolérant car c’est de plus en plus tard, de plus en plus prégnant, c’est de plus en plus difficile de fermer les yeux.

As-tu gardé le même cercle d’amis ?

C’est difficile de répondre parce qu’il y a eu les 2 ans de Covid. Donc, je constate qu’on se voit moins un petit peu moins souvent qu’avant mais, en même temps, tout le monde se voit un peu moins qu’avant… Ce qui est évident c’est que j’ai élargi mon cercle d’amis avec la reprise d’études, ça c’est une évidence !

J’ai vécu des moments de grande prise de conscience suivis d’une grande déconstruction pour essayer de reconstruire autre chose. Quand tu es ami avec des personnes, c’est parce que tu as des valeurs en commun avec eux, parce que tu as une vision assez commune de la vie. Donc, si tu changes et que tu te décales complètement, c’est normal de ne plus être amis avec ces gens-là parce que tu n’as plus tant que ça en commun.

Comment le gères-tu ce décalage? Essayes-tu de les éduquer, de les convaincre… ?

Pour la famille non. Je n’essaie rien du tout, enfin, je crois ! Et la plupart de mes amis ont la même conscience que moi. Dans ma vie, cette conscience est massive, elle est presque unique, parfois trop unique. Ce n'est pas forcément le cas de tous mes amis mais il y a un terrain d’entente commun.

Photo prise et choisie par Jean-Baptiste

Qu’est-ce que ta mise en action a changé pour toi et autour de toi ?

Quitter le travail et reprendre les études, ça a quand même changé beaucoup de choses. Je conseille à tout le monde de reprendre des études ! C’est un temps privilégié, évidemment pour apprendre  des savoirs académiques, mais aussi pour se confronter à des camarades de classe, s’interroger, lire, se former, s’éduquer… Tu es pris dans une vague, ça bouillonne et tu as le cerveau rempli. Tu te bouscules, quoi ! Je pense que l’idée, c’est de se bousculer.

Dans mon cas, je suis parti du problème climatique. Et une fois que tu t’interroges, tu fais des liens et tu finis par te réinterroger sur tout. Tu requestionnes aussi cette trajectoire du bonheur qu’on t’avait vendu. Quand tu décides de prendre une bifurcation il faut s’interroger pour savoir si on est complètement à l’aise avec ça. C’est beaucoup de questionnements et de requestionnements aussi.

Est-ce qu’il y a des choses que tu pensais indispensables à votre bonheur et dont tu réalises aujourd’hui que ça n’est pas le cas ?

Effectivement, ça a remis en question beaucoup de choses concernant la trajectoire du bonheur qu’on m’avait inculqué. “On”, c’est un “on” complètement général, c’est la société, les parents, les injonctions… Parce que j’ai quand même eu une éducation où on ne m’a pas vendu le bonheur comme étant une accumulation de biens. Même si j’ai pu être consommateur, c’était dans une optique de possibilité de faire des choses, pour la liberté que ça donne d’agir ensuite. Mais je pense que le bonheur je l’avais beaucoup vu comme une réussite sociale formatée. Je le remets complètement en question. Maintenant ça n’existe plus pour moi.

Même si ça comptait déjà à l’époque, maintenant ce qui est essentiel, c’est la qualité (avant c’était peut-être aussi la quantité) et la profondeur des relations qu’on peut nouer avec les gens que j’aime. Alors qu’avant, ça passait peut-être plus par une réussite sociale, par comment je suis vu par les autres.

Y a-t-il des choses que tu regrettes de ta vie passée ?

Oui, c’est évident pour moi : c’est l’insouciance, le fait de ne pas savoir ou de s’en moquer. Ce que je regrette, c’est le confort que ça me donnait.

Auparavant, je vivais dans la certitude. Or, clairement maintenant, il faut vivre avec des incertitudes. J’ai suivi une trajectoire sans me poser de questions et ça a toujours fonctionné pour moi. J’étais dans des rails. Maintenant, j’ai choisi de bifurquer sur un chemin de VTT, parce que ces rails-là nous conduisent là où je ne veux pas qu’on aille. D'ailleurs, à un moment donné, il n'y aura plus de rails parce que les transformations qu'on fait subir à la Terre, elles sont tellement rapides et importantes qu’on finira toutes et tous (à différents moments, et à différentes échelles) à se retrouver impacté dans sa vie.

Qu’est-ce qui fait que pour rien au monde tu ne retournerais à ta vie d’avant ?

Je pense que c’est d’avoir une posture éthique, morale, d’être aligné… Bien sûr, on fait ce qu’on peut, et c’est plus facile pour certains que pour d’autres. Moi, j’ai la possibilité de le faire et je saisis cette chance : je ne retournerais pas à ma vie d’avant parce que, éthiquement, c’est impossible.

Qu’est-ce qui te met en mouvement aujourd’hui ?

Ce qui me remplit d’énergie et de joie, ce sont les rencontres avec les personnes qui sont investies sur tous ces sujets, que ce soit depuis une semaine ou depuis 50 ans. Se sentir utile collectivement, en mouvement dans une direction qui me convient.

As-tu d’autres projets ?

Pas de grand projet pour l’instant. Beaucoup d’interrogations, par exemple sur la pertinence de mon mode de vie dans une banlieue pavillonnaire à côté d’une grande ville. Et, en même temps, j’ai tissé tellement de liens ici que c’est compliqué. Mais si projet il devait y avoir, ça tournerait autour de ça.

Sinon, continuer à essayer d’essaimer, au travers de la Fresque du climat, au travers des relations qu’on peut nouer dans des tiers-lieux. Essayer de continuer à planter des petites graines à droite à gauche.

Comment imagines-tu l’avenir ?

C’est encore compliqué pour moi. Soit j’ouvre les yeux et j’ai les rapports du GIEC qui me projettent, soit je les ferme. C’est encore douloureux de voir les prévisions pour l’avenir de mes enfants.

Aurais-tu un livre instructif ou inspirant à conseiller ?

Il y a un livre qui m’a beaucoup parlé. C’est le livre de Corinne Morel Darleux “Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce”. Il parle d’un navigateur qui, lors d’une course en solitaire sans escale, alors qu’il est donné gagnant, se dit “Mais pourquoi je suis là, pourquoi je fais une course” et il arrête tout et il part faire son voyage à lui. L’autrice touche du doigt ce refus de parvenir. Se dire “Il est en train de m’arriver “ça”, mais je refuse “ça” pour tout un tas de raisons et, tant pis, je vais vers un ailleurs”. J’aime beaucoup ce petit livre qui se lit rapidement.

Est-ce qu’il y a une personne qui t’inspire ou qui t’a inspiré ?

J’essaye de ne pas idolâtrer et de ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu’une personne dit. Je tente de ne pas être influencé par une personnalité mais de m’alimenter via une multitude de personnes.

Une œuvre culturelle ?

Il y a deux chansons me parlent beaucoup en ce moment :

  • “La nouvelle génération” du groupe punk français Tagada Jones
  • “Assis soient-ils” d’Aldebert, un chanteur qu’on dit pour enfants mais aussi pour parents, en fait

Les deux traitent de l’espoir que, peut-être un peu égoïstement, les gens de ma génération portent envers cette nouvelle génération que j’ai un peu côtoyée en formation et qui, de ce que j’ai pu observer, est terriblement plus concernée et au courant que ce que je n’ai pu l’être à mon époque. Même si c’est toujours compliqué de faire des généralités.

Merci Jean-Baptiste. Je te souhaite bonne route.

Des questions, remarques, commentaires ? N'hésitez pas à m'écrire à claire@psychologie-et-climat.fr et retrouvez-nous sur Twitter et Facebook.