Marie, s’engager pour la biodiversité à travers un engagement citoyen d’élue municipale

Par Claire le 11/04/2022 dans Ils se sont mis en mouvement

“Je suis contente de pouvoir montrer à mes enfants que l'on peut s'engager pour la collectivité”

Marie a travaillé plusieurs années pour l’environnement dans des structures publiques puis privées. Un peu usée par sa dernière expérience et voulant retrouver un équilibre familial, elle passe le concours de professeur des écoles. Lors des dernières élections, elle est emmenée par un collectif citoyen. En parallèle de son travail, elle est maintenant élue municipale et met ses compétences en biodiversité au service de sa commune.

Bonjour Marie, vous êtes actuellement conseillère municipale  déléguée à la biodiversité,à l'eau et à l'environnement dans une municipalité qui souhaite s’engager dans la transition écologique et qui prône la démocratie participative.

Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur les missions de ce mandat municipal ?

Nos actions portent essentiellement sur la protection et la valorisation de la biodiversité. Quand nous sommes arrivés à la municipalité, nous avions plusieurs idées de projets à mettre en place. Nous ne savions pas comment organiser tout ça et par quoi commencer. Je suis donc allée voir l'Agence régionale pour la biodiversité qui nous a conseillé de répondre à l’appel à labellisation Territoires engagés pour la nature. C'est une labellisation qui consiste à identifier trois actions pour la biodiversité à mettre en place dans les trois prochaines années. Au-delà de l’identification des actions, cela nous permettait de rentrer dans un réseau de communes qui œuvrent pour l'environnement et d’échanger, et d'avoir des retours d'expérience.

La première action nous a été apportée par l'association Sève de Cocagne. Le projet consistait à développer les prairies fleuries dans la ville, semées et naturelles, et suivre l'évolution de ces prairies et de leur écosystème.

Pour le deuxième action, on avait à cœur d'intervenir sur l'éclairage public nocturne pour rétablir une trame noire. C’est une action qu’on a commencé à mettre en place depuis janvier avec l’extinction de plusieurs quartiers.

Concernant la troisième action, nous avons voulu nous lancer dans un Atlas de la Biodiversité à l’échelle de la commune. Je me suis rendue compte que la Municipalité avait des connaissances sur la biodiversité locale mais qu’elles étaient très parsemées. Nous n’avions donc pas de lecture précise des enjeux du territoire. Sur les conseils de l'Agence régionale de la biodiversité, nous avons répondu à un appel à projet consistant à faire un atlas de la biodiversité communale (ABC). Il ne s’agit pas juste de faire un inventaire des espèces présentes mais aussi d’en déduire les enjeux et les actions à mener pour préserver, valoriser ou conserver la biodiversité et également de lancer une dynamique sur le territoire en sollicitant des associations, des citoyens, des chercheurs. Grâce à cet appel à projet, nous avons eu des financements de l’Etat qui couvriront une bonne partie des dépenses liées à cet Atlas. On va donc pouvoir lancer ces actions au printemps. Voilà les gros projets pilotes.

Y a-t-il d’autres projets ?

Oui, nous allons aussi planter des haies champêtres. On travaille  avec une association qui s'appelle Arbres et paysages d'Autan. Sur la commune, nous avons beaucoup de haies mais qui sont souvent monospécifiques. Elles n'accueillent donc pas forcément de biodiversité. Nous avons déjà fait un chantier participatif de plantation avec les agents, des élus et des habitants. D’autres vont venir. Nous avons également installé des nichoirs à oiseaux, des hôtels à insectes.

Nous avons également un gros chantier : la révision du PLU, le plan local d'urbanisme. La municipalité précédente avait inscrit dans son PLU la mise en place d’une ZAC (zone d’aménagement concertée), avec de nombreux logements près du Canal du Midi. C’est un espace naturel avec des espèces protégées, comme la jacinthe de Rome. Pour changer le devenir de cette ZAC et ne pas artificialiser tout cet espace, nous devons réviser le PLU. C’est aussi l’occasion d’intégrer pleinement les problématiques environnementales dans le projet d’aménagement de la ville.

Voilà. Il y a donc des projets phares et d'autres qui viennent se greffer. On essaie de coordonner, tout ça. C'est riche, très intéressant. Je pense qu'on a une vraie responsabilité de préserver la biodiversité présente sur le territoire. Même en milieu urbanisé, la biodiversité est présente. Ce qui est chouette, c'est qu'on peut mettre en place des actions très concrètes qui ont un effet direct sur la biodiversité.

Il faut donc mettre en place des actions et sensibiliser, notamment ceux qui sont réfractaires ou peu préoccupés. Parce que convaincre ceux qui sont convaincus, c'est assez facile. Je pense qu'il y a un canal qui peut être vraiment efficace, ce sont les écoles. Nous pouvons toucher des familles qui ne sont pas forcément sensibilisées aux questions de biodiversité.  

Jacinthe de Rome - Crédit photo : JF Rouffet

C’est votre premier mandat en tant qu’élue municipale. Pouvez-vous m’expliquer ce qui vous a amené à cet engagement ?

J’ai travaillé plusieurs années sur l’environnement au Conseil Régional, dans les services de l'État et à l'Agence Régionale pour l'Environnement. C'était intéressant parce que j’étais au cœur de la mise en œuvre des politiques environnementales et régionales. Je travaillais sur la mise en œuvre de la trame verte et bleue au niveau régional donc avec de nombreux acteurs d’origine différente, des forestiers, des agriculteurs, des naturalistes, etc. C’était intéressant mais travaillant à l’échelle régionale, le travail n’était pas toujours très opérationnel. J’ai donc eu envie de m’occuper de projets plus concrets.

Je suis donc partie 3 ans en bureau d'études. Au début, c’était très intéressant car il s’agissait de mettre en œuvre la trame verte et bleue de manière opérationnelle. Ça correspondait vraiment à ce que je voulais faire, c'était intéressant. Et puis, au fur et à mesure, je me suis rendue compte qu’il y avait une optique de rentabilité qui ne me permettait pas de faire un travail de qualité. Je me suis aussi épuisée à essayer de convaincre des élus que ça n'intéressait clairement pas et qui voulaient uniquement se mettre en conformité avec les réglementations environnementales. J’étais aussi usée par les transports, travaillant à l’autre bout de Toulouse. Compte-tenu de la localisation du bureau d’études, aller travailler en transports en commun était très long, ce qui m’obligeait à prendre la voiture. J’étais dans les embouteillages, tout le temps. Je perdais beaucoup de temps. Je ne pouvais pas m’occuper des enfants le matin et le soir. Je suis restée 3 ans puis j’ai senti que je n'étais pas à ma place. Il fallait donc un changement.

Je me suis rapidement tournée vers le concours de professeur des écoles. J’y ai vu un moyen de transmettre et la possibilité d’avoir un rythme de vie plus compatible avec une vie de famille et personnelle. En acceptant un poste de Directrice, j'ai eu la chance de me retrouver très proche de la maison. Je me suis donc pleinement mise dans cette nouvelle fonction. Et je me suis retrouvée à ma place. Et, ça, ça n’avait pas de prix. Et puis, j’avais besoin d’arriver dans un environnement positif. Les écoles sont des lieux préservés des problématiques extérieures. Le matin, vous vous retrouvez face à des enfants. Il faut donc mettre vos soucis de côté et arriver avec le sourire. L'environnement est très bienveillant. Les enfants dégagent une belle énergie. J’avais besoin de cette effervescence.

Il y a ensuite eu un concours de circonstances où un ami s’est lancé dans l’aventure d’un collectif se présentant aux élections municipales. Il nous en a parlé, on est allé voir. C’était intéressant. On m’a proposé de rentrer dans le collectif pour mettre à disposition mes connaissances en biodiversité. J'étais allée en bureau d'études pour faire de l'opérationnel mais, finalement, je ne l'avais pas touché comme je l'aurais voulu, je n’étais pas allée au bout. Je me suis donc fait embrigader et je me suis lancée dans cette aventure avec beaucoup de positif. Je ne l'ai pas ressenti comme un engagement politique mais comme un engagement associatif et citoyen.  

J’ai trouvé pour quelque temps un équilibre parfait, avec mon travail qui me donne un nouveau souffle et avec la mairie où nous pouvons mettre en place des actions concrètes en faveur de la biodiversité.  

Pourquoi cet engagement citoyen et pas d’autres formes d’actions ?

Ce que je voulais c'était de faire des choses vraiment concrètes. Cela aurait pu se faire via une association. C'est donc le hasard : j'ai été attirée par ce collectif. Une occasion s’est présentée au bon moment et je l'ai saisie.

Est-ce que s’engager dans le travail d’élue s’est fait facilement ou avez-vous ressenti des doutes avant de vous mettre en action?

Au début, j'ai eu peur de me lancer. Est-ce que j'étais capable, crédible ? Est-ce que j’étais légitime à me lancer là-dedans alors que je n'ai jamais fait de politique. Donc, oui, de l'appréhension. Je connaissais le sujet mais, conseillère municipale, ça me faisait un peu peur. Et puis, cela voulait dire aussi que l'on représentait les citoyens. Je me suis aussi posé la question du temps que ça allait me prendre. Je ne voulais surtout pas m’engager et puis arrêter par manque de temps. Je voulais m'engager pleinement.

Ce qui m’a rassuré c'est le collectif, on se lançait en équipe dans l’aventure. Je n’étais pas seule. On se lance dans le collectif et le collectif vous porte, vraiment. En fait, c'est la décision qui a été compliquée à prendre, se dire “je me lance” et ensuite, on ne se pose plus de questions, on se lance pleinement dans cet engagement porté par le collectif.

Canal du Midi - Crédit Photo : JP Tonnelier

Et comment cela s’est-il passé finalement ?

C'est très positif. Quand on s'engage comme ça, on rencontre plein de gens qui ont les mêmes questionnements. On rencontre aussi des associations, des habitants, des agents, des élus. C'est vraiment positif de voir qu'on est pas tous seuls et cela va au-delà du collectif de la mairie. C'est très porteur même s'il y a des réfractaires. Ce qui peut être difficile est la violence des propos utilisés via les réseaux sociaux. On peut comprendre que tout le monde ne soit pas d'accord avec ce qu’on met en place, c’est normal. C'est pour ça que nous avançons doucement, de manière concertée. Mais c'est la violence des propos qui est dure. Pour cette raison, j’essaye de me couper un peu des réseaux sociaux.

Pour revenir au début, comment s'est passée votre prise de conscience ?

Je ne dirais pas que j'ai eu une prise de conscience à un moment donné. J’ai toujours baigné dans les sujets environnementaux, avec mes études, avec mon travail. Mais, au fur et à mesure, je me le suis appliquée à moi-même, ce que je ne faisais pas au début. Je travaillais sur ces thématiques mais je n'avais pas pris conscience qu'à mon échelle à moi, je pouvais aussi avoir un rôle. Je n'avais pas fait le travail intellectuel de me dire “Moi aussi je peux faire quelque chose”. Ça s'est fait dans un second temps.

Mon engagement à la mairie m’a permis d’accélérer ce travail. Réaliser qu’il n'y avait pas que les politiques environnementales qui pouvaient être efficaces pour préserver la biodiversité mais que chaque citoyen, à son échelle, avait un rôle à jouer.

Et au niveau émotionnel ?

Je ne pense pas avoir eu d’éco-anxiété. Je m’inquiète cependant de l’avenir que nous allons laisser à nos enfants. Les enfants grandissent dans une société anxiogène où les problématiques sont nombreuses.

Et en même temps, je reste optimiste quand je regarde mes élèves à l'école. Je me dis “Voilà, les nouvelles générations qui arrivent ont pleinement conscience des enjeux et on va changer les choses”.

Mais c’est vrai qu’avant ma reconversion, à la fin, j'étais un peu usée de devoir essayer de convaincre les gens, je n'avais pas cet optimisme. Je me disais parfois “On n’y arrivera pas”. C’était un peu déprimant de se retrouver face à des gens qui n'ont pas du tout conscience des enjeux écologiques quand on est tellement convaincus. C'est dur de trouver des arguments, surtout quand ça se répète.

La prise de conscience environnementale et climatique est souvent assez tabou, il est souvent difficile d’en parler à ses proches. Cela a-t-il été votre cas ?

Non, je ne pense pas parce que j'ai toujours été baignée là-dedans.

Avec vos proches qui n’ont pas la même prise de conscience que vous, ressentez-vous un décalage ? Comment le gérez-vous ?

On a forcément beaucoup de gens autour de nous qui partagent les mêmes avis que nous mais pas tous. Je pense que j'accepte assez facilement le décalage parce que, finalement, si on revient 5 ans en arrière, nous non plus, on n’avait pas la même prise de conscience qu’aujourd’hui. D’autant plus que, même en baignant dans ces problématiques-là, je me rends compte qu'il y a des choses que je ne mettais pas en application à mon échelle ! J’accepte donc ce décalage.

J'essaie quand même de convaincre petit à petit mais en laissant le temps à chaque personne. Et puis, c'est quelque chose de très personnel, finalement, de prendre conscience de toutes ces problématiques à notre échelle. Ça peut même être déstabilisant, angoissant. Je pense qu'il faut y aller doucement pour convaincre.

Qu’est-ce que votre mise en action a changé pour vous et autour de vous ?

Je suis contente de pouvoir montrer à mes enfants que l'on peut faire des choses concrètes, que l'on peut s'engager pour la collectivité.  Même si mes enfants râlent quand je pars “Tu vas encore à la mairie !”.

Crédit Photo : Kristina Paukshtite

Est-ce qu’il y a des choses que vous pensiez indispensables à votre bonheur et dont vous réalisez aujourd’hui que ça n’est pas le cas ?

Au moment où je me suis décidée de quitter un CDI d’ingénieur pour passer le concours de professeur des écoles, pour enseigner chez les petits, certaines personnes n’ont pas compris et m’ont dit que je faisais une erreur. Je me suis alors questionnée sur l’utilité de mon statut d’ingénieur. Finalement, je me suis rendue compte que ça n'avait aucune importance !

Y a-t-il des choses que vous regrettez de votre vie passée ?

On aime beaucoup voyager. Maintenant, on va plus se poser la question de prendre l'avion par exemple. Avant je ne me posais pas de question. On pouvait prendre des vols pas chers pour aller trois jours je ne sais où. C'était chouette, c'était pratique. Mais c'est vrai que maintenant j’essayerais de faire différemment.

Après on est loin d'être parfait sur tout ce qu'on fait. Il faut essayer de faire petit à petit des choses en en prenant conscience, mais en essayant de ne pas culpabiliser.

Qu’est-ce qui fait que pour rien au monde vous ne retourneriez à votre vie d’avant ?

Je dirais que je me sens à ma place dans ce que je fais. Quand on est à sa place, on peut faire beaucoup de choses. Je peux rester à l'école longtemps le soir s'il y a un problème, parce que je me sens utile, ça ne me coûte pas. J’ai un équilibre au niveau de mon temps. Ça, ça n'a pas de prix, en fait ! Côté finances, c'est beaucoup moins intéressant que le travail que j'avais précédemment mais le temps que j’ai gagné et l’équilibre que j’ai trouvé n’ont pas de prix.

Qu’est-ce qui vous met en mouvement aujourd’hui ?

Essayer de changer des choses surtout pour les générations à venir, pour mes enfants, pour mes élèves. J'ai envie qu'ils grandissent dans un environnement équilibré entourés d’oiseaux, d’animaux, d’arbres. Donc ce qui me met en mouvement, c'est l'avenir pour les enfants. Pas seulement mes enfants mais également mes élèves. Je suis entourée d’enfants et j’aime ça. Les enfants ont une énergie et une joie de vivre qu’ils nous transmettent. Vous leur proposez n'importe quoi, ils sont toujours à fond, toujours heureux. Et face aux enjeux qu'il y a autour de nous, c'est terrifiant de se dire qu'ils pourraient perdre cette joie de vivre.

Avez-vous d’autres projets ?

Pour l’instant non. Pour l’instant, je profite d’un congé parental suite à mon troisième enfant, j’ai la mairie et l'école où ça ne fait que 3 années que j'enseigne. Mais j’aurais sûrement d’autres projets parce que j'ai besoin d’en avoir pour avancer. Mais, là, je veux aller au bout de ce que je suis en train d’entreprendre.

Comment imaginez-vous l’avenir ?

J’essaie de l’imaginer de façon positive. Je mise sur la prise de conscience collective. Je suis assez optimiste sinon c’est trop déprimant. Et puis, ça ne fait pas avancer en plus. Si on se dit “On est foutu et, en plus, il va y avoir un effondrement”. Non alors !

Est-ce qu’il y a une personne qui vous inspire ou qui vous a inspiré ?

Hier encore, je regardais une conférence de Pierre Rabhi, j’aimais bien l’écouter. Edgar Morin aussi.

Une œuvre culturelle ?

J’aime bien les films positifs et qui montrent des actions pratiques que l’on peut faire. Ça m’inspire plus que des films noirs. Par exemple le film “Demain” de Cyril Dion et Mélanie Laurent, c’était chouette. Ou le film “Demain est à nous” de Gilles de Maistre. C’est un peu le même genre de film : ce sont des adolescents qui ont développé des projets concrets face aux enjeux climatiques et de biodiversité.

Merci Marie. Je vous souhaite bonne route.

Des questions, remarques, commentaires ? N'hésitez pas à m'écrire à claire@psychologie-et-climat.fr et retrouvez-nous sur Twitter et Facebook.