L’influence minoritaire

Par Claire le 30/08/2020 dans Comment la théorie nous éclaire

On a longtemps cru que le processus d’influence sociale s’exerçait dans une seule direction, de la majorité vers la minorité, et qu’elle servait essentiellement à réduire les divergences entre individus. On considérait alors que la minorité ne pouvait qu’adopter deux types de comportements : “soit adopter les vues du groupe, c’est-à-dire se conformer, soit résister aux pressions du groupe, c’est-à-dire rester indépendantes ou dévier”[1].

C’était ignorer le potentiel que la minorité détient pourtant en matière d’influence et qu’on appelle assez logiquement l’influence minoritaire.

Définition

L’influence minoritaire est le phénomène par lequel les opinions d’une minorité réussissent à se faire entendre et à conduire à une transformation sociale durable. Les psychologues sociaux parlent aussi simplement d’“innovation”.

Une minorité n’est donc pas uniquement réduite à subir une pression pour se conformer aux normes sociales mais elle peut aussi être un levier de redéfinition de celles-ci.

Conditions d’acceptation des opinions minoritaires par la majorité

L’influence minoritaire étant le fait de personnes qui ne peuvent exercer leur action ni grâce au pouvoir ni par la relation de dépendance, d’où vient cette capacité d’influence durable ?

Moscovici et ses collègues[2] ont montré que l’effet de transformation sociale vient du comportement adopté par la minorité.

Pour devenir influente et être source d’innovation sociale, cette minorité doit être :

  • active et visible : elle expose ouvertement ses divergences et propose d’autres normes. Elle n’est plus seulement considérée comme déviante ;
  • autonome : elle est à l’origine des idées qu’elle avance ;
  • confiante en ce qu’elle propose ;
  • cohérente entre ses membres ;
  • consistante : constante dans le temps.

Comment l’influence minoritaire agit-elle ?

Quatre phases peuvent être identifiées dans les phénomènes de conversion qui résultent de l’influence minoritaire[3] :

  1. Phase de révélation lorsque la minorité expose son point de vue (par exemple : “Il faut arrêter la croissance qui détruit la planète”). La majorité prend connaissance de ce que pense la minorité mais elle reste sur ces positions (“N’importe quoi, la croissance, c’est l’avenir”)
  2. Phase d’incubation : les nouvelles opinions sont répétées et se propagent. La majorité continue de les critiquer. Mais du fait qu’on en parle, même en les réfutant, on se familiarise avec ces idées dissidentes qui font leur chemin dans l’esprit de la majorité, généralement inconsciemment ;
  3. Phase de conversion : la majorité n’approuve toujours pas ouvertement les thèses minoritaires mais il y a un changement implicite des idées. Des membres de la majorité peuvent s’approprier certains des arguments de la minorité. A ce stade, on peut commencer à culpabiliser et on commence par exemple à moins jeter et à se tourner vers des produits de seconde main, à se poser des questions sur la nécessité de tel ou tel achat…
  4. Phase de consolidation : les membres fraîchement convertis dévoilent leur nouvelle opinion. Ils soutiennent explicitement le bien-fondé des idées qu’ils réfutaient auparavant. Ces nouveaux “convertis” participent alors à l’acceptation des opinions minoritaires par les autres membres de la majorité. Par “effet boule de neige”, ceci permet, à terme, de mener à un changement des normes sociales.

L’effet de l’influence minoritaire ne se produit donc généralement pas immédiatement : son effet est différé. Il s’agit aussi d’une influence latente, c’est-à-dire indirecte : les individus de la majorité passent par des phases où ils n’ont pas changé d’opinion publiquement mais des évolutions peuvent s’observer dans une sphère privée. Dans notre exemple, les personnes rejettent toujours l’idée de non-croissance mais changent certains de leurs comportements indiquant un début modification de leurs représentations mentales sur le sujet.

Petite précision

Il ne s’agit pas d’un cours de psychologie : seuls les éléments pertinents avec le thème “Psychologie et climat” sont abordés dans cet article.


[1] Doms, M., & Moscovici, S. (1984). Innovation et influence des minorités. Psychologie sociale, PUF.

[2] Moscovici, S., Lage, E., & Naffrechoux, M. (1969). Influence of a consistent minority on the responses of a majority in a color perception task. Sociometry, 365-380.
https://www.jstor.org/stable/2786541?casa_token=ySW8Gd-z66oAAAAA%3Af-tZQkGVuV2YZ0-XHeQ2_MXKEbLVykfZ-1SzVAcgfyG7amQD8JlDHyVVws-GhtR00gb3NCtoIrb9GBbGqwKGml8rhszmmlenojfZOg2wCx4pTbI_69Y&seq=1#metadata_info_tab_contents 

[3] Mugny, G., & Perez, J. A. (1989). L'influence sociale comme processus de changement. Hermes, 5(2), 227-236.
https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-1989-2-page-227.htm 

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