Prise de conscience : en parler autour de soi, ou pas ?

Par Claire le 19/07/2020 dans Moi et les autres

Même lorsque la prise de conscience est là, on peut avoir de la réticence à parler de autour de soi du dérèglement climatique et de ses conséquences si rien n’est fait, ou plus globalement des problèmes environnementaux. Ces hésitations peuvent avoir plusieurs origines. On peut vouloir préserver ses proches parce qu’on sait combien la prise de conscience peut être déstabilisante et qu’elle peut amener dans un état dépressif. On peut aussi ne pas vouloir passer pour le rabat-joie qui plombe l’atmosphère avec des discours de fin de civilisation. On sait aussi qu’on risque de se heurter à des personnes qui sont dans les premières phases de la courbe du deuil comme le déni, la colère ou le marchandage, voire qui sont encore dans le déni d’avant prise de conscience, et on sait d’avance que la discussion sera fatigante voire frustrante.

Néanmoins, pourquoi ces raisons de se taire sont-elles de mauvaises raisons ?

Parler pour protéger ses proches

Parler à vos proches de votre prise de conscience et des craintes que vous avez pour notre futur à tous, ou verbaliser vos émotions et l’angoisse que vous pouvez ressentir pourra permettre à vos proches de comprendre certains de vos comportements et de vos émotions. De manière parfaitement égoïste, exprimer ce qui vous angoisse est aussi une façon de gérer votre angoisse (voir "Comment gérer mon anxiété").

Par ailleurs, vouloir protéger ses proches, membres de votre famille, amis…, est louable mais si l’on pense qu’agir pour le climat et l’environnement est vital pour soi, pour ses proches et pour les autres, il faut leur en parler. Si vous aviez un proche qui a un comportement qui risque de mettre sa vie en danger et celle des autres (comme avoir l’habitude de boire de l’alcool lors des pauses sur l’autoroute), il est fort à parier que vous n’allez pas vous taire sous prétexte qu’un changement de comportement impactera ses habitudes et pourrait le déstabiliser, mais que vous discuterez avec lui pour qu’il modifie sa manière de faire. En effet, repousser la prise de conscience de vos proches devrait leur permettre à court terme d’éviter la partie descendante de la courbe du deuil mais cela retardera aussi potentiellement la phase de remontée et donc d’action. Vous pouvez laisser tranquille vos séniors qui ont un faible impact sur la planète, mais pas les autres : les protéger à court terme, c’est contribuer à les condamner à plus long terme.

Parler pour emmener les autres dans l’action

Préserver la Terre afin qu’elle reste vivable pour la majorité de ses habitants est un véritable défi. Plus nous serons nombreux à être conscients des risques et plus nous serons nombreux à mener des actions pour sauver notre planète, plus nous pouvons espérer des transformations rapides de préservation de nos habitats.

La courbe du deuil montre que la durée entre le début de cette prise de conscience et le moment où la personne est capable de se projeter dans un “après” et de se mettre en action peut être long. Le  processus de deuil est propre à chacun. Il dépend des ressources de l’individu, de son passé, de ce qu’il perçoit comme perte, de ce qu’il arrive à voir comme opportunités, de sa tolérance à l’incertitude… Ce laps de temps avant l’action pouvant être long, plus tôt de nombreuses personnes ouvriront les yeux, plus tôt elles pourront s’informer, s’éveiller à la problématique dans sa complexité, réagir et contribuer à des solutions. Plus tôt elles pourront aussi anticiper et imaginer ce que pourrait être demain. Pour écrire de nouveaux récits qui parleront au plus grand nombre et pour faire naître l’innovation, il est nécessaire de laisser libre cours aux imaginaires de chacun.

Par ailleurs, si on attend tous que ce soit notre voisin qui aborde le sujet, il peut se passer beaucoup de temps avant que le thème de l’urgence climatique et environnementale arrive sur la table. Or, ce temps, nous n’en disposons pas.

Le poids des normes sociales

Même si l’on se veut libre penseur, qu’on le veuille ou non, on répond tous à des normes sociales. D’après le Grand dictionnaire Larousse de la psychologie, les normes sociales sont “un ensemble de comportements et des réactions qu’un groupe social approuve ou désapprouve, et dont il attend qu’il soit régulièrement adopté ou évité par ses membres en toute situation pertinente.” Ces normes définissent ce qui est désirable ou, au contraire, désapprouvé du point de vue du groupe.

Il a été montré que ce que nous pensons et la manière dont nous agissons dépend plus de ce qui est valorisé dans notre groupe social que des preuves scientifiques (Kahan, 2010[1]). Si l’on adopte des comportements qui ne correspondent pas aux normes sociales de notre groupe, elles risquent de provoquer des réactions négatives plus ou moins ouvertes de notre entourage. Ainsi, même si nous sommes convaincus de l’intérêt d’un comportement (par exemple, le fait d’adopter un régime alimentaire végétarien), il y a fort à parier que, si ce comportement n’est pas valorisé voire qu’il est désapprouvé (nous appartenons à une famille très carnivore), nous aurons du mal à le mettre en oeuvre dans la durée car, en tant qu’animaux sociaux, nous avons tendance à nous conformer aux comportements de notre groupe et à en rechercher l’approbation.

Le poids de l’exemple

D’accord, nous sommes influencés mais nous influençons aussi les autres : il faut donc communiquer, agir et communiquer sur nos actions !

Lorsque nous vivons des événements menaçants, il a été montré (Latané et Darley, 1968[2]) que nos réactions dépendent fortement de celles des autres membres du groupe. Nous avons tendance à donner plus d’importance à la manière dont réagissent les autres qu’à notre propre évaluation du risque de la situation. Ainsi, si nous voyons les autres personnes agir, il est probable que nous les imiterons. En revanche, s’ils semblent indifférents ou passifs, nous aurons tendance à l’être aussi : si le groupe se conduit comme si tout allait bien alors c’est que tout doit aller bien. Parler autour de soi de sa prise de conscience et des actions que l’on met en place, et que d’autres mettent en place, permet donc d’indiquer à son entourage que la situation est réellement critique et de montrer par l’exemple des pistes d’action.

Parler et agir pour faire bouger les normes sociales

Discuter de sa prise de conscience et de ses actions contribue aussi à faire évoluer les normes sociales. Plus il y aura de personnes allant travailler à vélo, et notamment des personnes proches de nous, plus on réalisera que cette pratique n’est pas irréalisable. Plus de personnes se sentiront alors capables d’aller travailler en vélo. Mais aussi, plus il y aura de personnes allant travailler à vélo, plus ce comportement sera perçu comme “tendance” et plus de personnes auront envie d’aller travailler en vélo. Les études sur l’influence minoritaire montrent en effet qu’une minorité peut amener les normes sociales à évoluer. Il n’est pas nécessaire qu’une majorité adopte ce comportement.

Échanger avec les autres et parler des actions que soi ou d’autres ont mis en place permet ainsi de créer petit à petit des normes sociales autour de ces nouveaux comportements. C’est particulièrement intéressant car cela permet de contourner la réaction négative que les personnes ont généralement face aux injonctions (il faut…) qui sont utilisées lorsqu’on essaye de les convaincre. En revanche, les personnes ont rarement des positions défavorables par rapport aux normes en vigueur dans leur groupe. Réussir à transformer les normes peut donc s’avérer être particulièrement puissant.

Ces échanges ont aussi un autre avantage : sortir du silence qui entoure souvent le dérèglement climatique et environnemental afin, petit à petit, de promouvoir au rang de pratique sociale acceptée voire, pourquoi pas, tendance, le fait de dialoguer autour des problèmes environnementaux, de leurs conséquences et de ce qui serait désirable comme mode de vie de demain. Plus nous serons nombreux à réfléchir, plus il y a de chances que de bonnes idées émergent et soient acceptées par un grand nombre de personnes.

Comment se sentir prêt à en parler ?

La première chose pour se sentir prêt à parler de sa prise de conscience du dérèglement climatique et des problèmes environnementaux, que ce soit avec ses proches ou avec des personnes plus éloignées, voire de simples connaissances, est de comprendre ce qui nous arrive à titre personnel et de savoir où on en est dans le processus de deuil lié à notre éco-anxiété. Il sera aussi très utile d’avoir réfléchi à ce qu’on est, ce qu’on veut être et d’être capable d’en parler (voir "Trouver un sens à sa vie").

Ensuite, si l’on veut être capable de discuter sereinement, sans affect, de repousser avec bienveillance mais en restant droit dans ses bottes les arguments des personnes qui nous font passer pour des rabats-joie, des crédules, des inquiets, des radicaux, des passéistes…, il est nécessaire d’augmenter sa connaissance en matière de dérèglement climatique, de biodiversité, de pillage des ressources afin de pouvoir parler de faits et non de simples croyances. Pour cela, plongez vous dans des livres, dans des sites internet fiables, formez-vous, lisez les rapports du GIEC (au moins les résumés !). Mais, face à votre interlocuteur, osez aussi reconnaître ce que vous ne savez pas (ou pas encore !)

Et choisissez le bon moment. Le bon moment pour vous (ces discussions peuvent être cognitivement énergivores, abordez-les quand vous êtes calme et reposé) et le bon moment pour votre interlocuteur. N’hésitez pas à tendre la perche et à y revenir plus tard ou en l’abordant sous un autre angle si vous sentez que ça ne prend pas ce coup-ci.

En résumé

Si vous voulez protéger vos proches, il faut leur parler afin qu’ils aient, eux aussi, la prise de conscience de l’état critique de notre planète. Même si ce déclic, à court-terme, peut être douloureux pour eux.

D’une manière générale, il est nécessaire parler autour de soi pour qu’un maximum de personnes comprenne que la planète est malade et qu’elles prennent conscience, au fond de leurs tripes, de l’urgence d’agir. Parler de ce qu’on fait permet aussi de montrer l’exemple pour, petit à petit, faire bouger les normes sociales.

Pour réussir à faire passer le message tel que vous souhaitez le diffuser, augmentez vos connaissances en matière de dérèglement climatique et environnemental. Cela vous aidera à avoir un discours construit. Puis lancez-vous quand vous vous sentez prêt et quand vous sentez que c’est un moment adéquat pour vous et votre interlocuteur.

Et sinon, comment en parler ?

Plus de détails sont donnés dans "Comment en parler ? Le message" et Comment en parler ? S'adapter à son interlocuteur.


[1] Kahan, D. (2010). Fixing the communications failure. Nature, 463(7279), 296-297.
https://www.researchgate.net/publication/41103073_Fixing_the_Communications_Failure 

[2] Latané, B., & Darley, J. M. (1968). Group Inhibition of Bystander Intervention in Emergencies. Journal of Personality & Social Psychology, 10(3), 215–221.
https://europepmc.org/article/med/5704479

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