Comprendre la détresse que je ressens depuis que j’ai pris conscience de l’urgence écologique

Par Claire le 01/06/2020 dans Prise de conscience

Les messages alarmants sur la mauvaise santé de la planète s’accumulent. Certaines personnes ne semblent pas y prêter attention et continuent leur vie de manière inchangée, entre trajets en voiture, vacances lointaines en avion et toujours plus de consommation. Pour d’autres, ces messages vont conduire à une prise de conscience plus ou moins aiguë des conséquences de la dégradation de la Terre, que ce soit sur le climat, les phénomènes climatiques extrêmes, les migrations climatiques, l’effondrement des écosystèmes, l’économie, la santé ou nos modes de vie de demain. Parmi elles, certaines vont vivre un mal-être profond plus ou moins durable qu’on appelle l’éco-anxiété.

L’éco-anxiété se traduit par des symptômes variés, souvent des insomnies, une sensation d’oppression, un sentiment d’angoisse plus ou moins latent ou pouvant conduire à des crises paniques ou des troubles dépressifs. On a peur de l’avenir, pour soi, pour ses enfants. On se sent pris au piège d’un futur négatif inéluctable et on se sent impuissant face à l’enjeu. On ne pense plus qu’à ça, dans toutes nos actions quotidiennes, et chaque événement climatique exceptionnel (canicules, inondations, incendies de forêt…), qu’il soit vécu personnellement ou relayé par les médias, vient alimenter l’angoisse. La perte de sens guette aussi souvent, pour tout ce qu’on entreprend, on se demande à quoi bon.

A la recherche d’informations

Nombreux sont ceux qui vont alors se tourner vers Internet à la recherche de réconfort pour infirmer leur récente découverte ou à la recherche de toujours plus d’informations confirmant leur prise de conscience. Face aux données sur l’état de notre planète, force est de constater que le réconfort est rarement trouvé. Nos recherches sur la toile ont plus de “chance” de nous conduire à la “collapsologie”, discipline qui consiste à étudier l’effondrement de notre civilisation à relativement brève échéance. Pas vraiment de quoi nous rassurer…

Les discours les plus répandus en collapsologie font des constats sur la santé de la Terre et font des projections concernant l'effondrement qui devrait en découler mais le volet des possibles solutions est souvent moins développé. Les constats sur l’état de la Terre pouvant difficilement être remis en cause, nous voilà seuls avec une perspective possible, sinon inéluctable, d’effondrement de tout ce qui nous est cher, conduisant à des guerres, des famines ou des épidémies. L’impuissance est alors à son comble.

Vous ressentez qu’il y a un problème mais vous “n’avez pas un problème” !

Le fait de ressentir de l’éco-anxiété n’est pas une maladie. Vous êtes normal, vous n’avez pas “un problème”. Comme je le souligne dans "Eco-anxiété, je ne suis pas seul", le thème du dérèglement climatique ne fait que rarement partie des sujets de conversation que l’on a avec son entourage, même si cela évolue. Parler de son éco-anxiété est encore plus rare. Pourtant, cette angoisse est plutôt saine car c’est le signe que vous n’êtes plus dans le déni, que vous acceptez de voir que la planète va mal et que vous vous rendez bien compte que l’inaction de la société ne permettra pas qu’elle aille mieux.

Christophe André fait une analogie intéressante (voir video) : les personnes ressentant de l’éco-anxiété seraient plutôt des personnes ayant la capacité de ressentir des signaux qui sont encore trop faibles pour que la majorité des personnes les perçoivent, un peu comme les canaris qui étaient amenés dans les mines de charbon pour détecter les émanations de grisou, gaz invisible et inodore mais qui, mélangé à l’air, est hautement explosif. Le fameux “coup de grisou”. Les canaris, plus sensibles que les humains à ce gaz, mourraient rapidement lorsque ce gaz était présent dans la mine. Lorsque les mineurs voyaient le canari tourner de l’oeil, ils savaient qu’il fallait sortir de la mine immédiatement. Les personnes ressentant de l’éco-anxiété seraient ainsi simplement plus sensibles que les autres pour repérer les dérèglements environnementaux bien réels mais auxquels les autres ne sont pas encore sensibles.

Processus de deuil

Pour beaucoup, il y a un avant et un après la “prise de conscience”. Cette prise de conscience, la vraie, celle qui prend aux tripes, suit généralement un processus de deuil. Deuil de la croyance que demain sera comme aujourd’hui voire mieux, deuil de la quasi-certitude que mes enfants vivront dans un monde d’abondance et en paix comme c’est le cas des pays occidentaux depuis près de ¾ de siècle, mais aussi petits deuils égoïstes comme de savoir que je ne pourrais plus découvrir tous ces pays lointains que je prévoyais d’aller visiter plus tard quand j’aurai plus de temps !

Le processus de deuil passe par plusieurs étapes qui ont été théorisés par Elisabeth Kübler-Ross[1] [2]. Initialement avec 5 étapes, ce modèle a pu être raffiné et comprendre 7 étapes ou plus. Néanmoins la logique reste la même. Appliqué au dérèglement climatique, en voici ma traduction :

La phase de descente :

  • Le déni d’avant la prise de conscience. On a entendu le discours mais la “vraie” prise de conscience, celle qui fait qu’il y a un avant et un après, n’est pas à rendez-vous. On ne veut pas s’attarder sur les conséquences possibles, probables, car elles sont beaucoup trop angoissantes. Notre vie continue comme d’habitude. Au pire, on se dit “Ok, on va avoir des étés plus chauds et moins de neige l’hiver. Autant en profiter avant !”.  De toutes les façons, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Au mieux on entreprend quelques actions utiles mais pas suffisantes mais qui nous donnent bonne conscience comme s’engager dans une démarche zéro-déchets ou manger bio et local. Dans les deux cas, la perte du monde d’aujourd’hui n’est pas perçue. En tout cas, son ampleur n’est pas perçue de manière suffisamment consciente. Les informations sur l’urgence climatique et environnementale font leur chemin inconsciemment, plus ou moins rapidement, plus ou moins fortement refoulées. Suite à un événement particulier, à un message qui nous touchera particulièrement, ce qu’on a refusé de voir peut ressortir et mener à l’étape suivante.
  • Le choc. C’est le début du processus de deuil. On accepte de laisser entrer le discours alarmiste ou il y en a un plus qui fait particulièrement mouche. Les informations que nous percevons maintenant et les constatations que nous faisons ensuite ne font que confirmer l’ampleur des dégâts. On se sent démuni, perdu, impuissant. On est fortement déstabilisé et on peut rester tétanisé un certain temps en état de sidération.

  • Le déni d’après prise de conscience. “Non, ça ne peut pas nous arriver”. “Je n’ai connu qu’un environnement relativement stable. De telles catastrophes ne peuvent pas se produire”. “C’est juste un mauvais film”. “Si le danger était aussi grand, les gouvernements feraient quelque chose”. “Et puis sinon, les scientifiques vont bien trouver des solutions, C’est lors des catastrophes que les Humains trouvent des solutions innovantes”. “Ca n’est pas si grave. Et puis, même si c’est grave, je ferai ci et ça et, moi et ma famille, on s’en sortira”.
  • La colère. Face aux catastrophes annoncées, nous nous sentons impuissants. On se sent acculés, sans sortie de secours ce qui engendre de l’agressivité. Concernant le changement climatique, c’est à cette étape qu’on cherche des coupables. “Qui est responsable du fait qu’on en soit là ? Les lobbies, le capitalisme, l’Etat qui ne bouge pas, Trump et les américains, les Chinois et leur quasi 1,5 milliards d’individus, le consumérisme, les humains qui ne savent que tout détruire sur leur passage…”
  • La peur. Pour soi et pour les autres. On se dit que “même si un effondrement de notre civilisation n’est pas certain à court terme, c’est clair qu’on ne va pas pouvoir continuer à exploiter notre Terre à ce rythme. Les collapsologues n’ont peut-être pas tort finalement…” “Donc, moi et ceux qui me sont chers allons peut-être subir un effondrement menant à une souffrance et des violences terribles…” “Qu’est-ce qu’on va devenir ? Comment va-t-on pouvoir faire face ?”
  • Le marchandage. On a réalisé que nos modes de vies doivent et vont changer de manière volontaire ou non mais on n’a pas encore pris pleinement conscience de l’impact sur nos modes de vie. On imagine pouvoir négocier. “Je vais au travail à vélo maintenant. Donc je peux bien continuer à faire quelques voyages lointains en avion. Et puis avec la vie stressante que j’ai, je l’ai bien mérité”. Ou encore, “allez, que ça tienne jusqu’à ce que je sois vieux et mes enfants aussi, afin que ceux que j’aime ne souffrent pas”. On peut aussi établir une division cognitive entre notre action et notre responsabilité. C’est le cas lorsqu’on se dit que “je peux bien continuer car mon action individuelle ne fait pas tant de mal, d’autres font bien pire”.
  • La dépression. On comprend que ce marchandage ne “suffit” pas et on réalise ce qu’on risque de perdre vraiment. On perd toute motivation, tout semble futile. Vient le manque d’énergie et la diminution du sentiment de plaisir. “On va dans le mur alors à quoi bon ?” “C’est sûr, c’est fichu, pourquoi se battre, pourquoi se préoccuper de quoi que ce soit ?” Notre destin nous échappe. Il s’agit d’une période de grand questionnement existentiel. Quel est le sens de ma vie ? Quelle est le sens de LA vie ? C’est une étape de réelle souffrance où il est important d’accueillir ses émotions et d’en parler (voir Comment gérer mon anxiété ?).

Vient ensuite la phase de remontée :

  • L’acceptation. J’accepte que ce que nous avons vécu précédemment ne sera plus, que nous sommes à l’apogée de notre civilisation, que le monde qu’on a connu jusqu’à présent est derrière nous, que demain est inconnu et sans doute très différent de ce monde de croissance permanente dans lequel j’ai évolué jusqu’à présent. J’accepte aussi le fait que, sur certains aspects, demain puisse d’être moins facile qu’hier. J’accepte aussi ma responsabilité et celles de mes proches dans cet état du monde.
  • La quête de sens. C’est l’étape qui permet de se re-projeter dans l’avenir. Cette quête de sens se traduit par une recherche de qui on veut être dans ce monde qui se transforme et de la manière dont on pense pouvoir vivre en accord avec ce nouveau moi. Cette étape est celle où l’on se remet en mouvement en reprenant des activités, souvent différentes d'auparavant et plus en accord avec notre prise de conscience dans une recherche de cohérence entre ce que l’on désire être d’être à l’intérieur de soi et la manière dont on vit.
  • La sérénité. Ayant (re)trouvé un sens à ma vie dans ce monde qui se transforme, ce qui compte le plus, maintenant, c’est le présent, ce présent que je rends compatible avec mes convictions. Grâce à ce nouvel équilibre, je réussis à me réinsérer activement dans ce nouveau monde. Plus fort, j’arrive à en accepter les incertitudes.

Ce processus de deuil est théorique. Il est aussi propre à chacun. Ces étapes ne se vivent pas nécessairement dans l'ordre ci-dessus, toutes les étapes ne sont pas non plus vécues par tous. On peut en expérimenter plusieurs dans une même période voire faire des allers-retours entre certaines étapes. Ainsi Naomi Klein, essayiste altermondialiste canado-américaine, indique que “il ne se passe pas un jour sans que je n’aie un moment de panique pure et simple, de terreur totale, de conviction totale que nous sommes condamnés, et puis je m’en sors”.

On peut aussi rester bloqué un temps long dans une étape puis en enchaîner plus rapidement d’autres. On peut aussi vivre la courbe plusieurs fois : quand on prend conscience de la crise climat, quand on réalise la complexité du problème, quand on prend conscience que la plupart des personnes autour de nous, même s’ils reconnaissent intellectuellement que le climat se réchauffe, préfèrent rester dans une forme de déni et qu’ils ne sont pas prêts à accepter des changements profonds de leur mode de vie. Les personnes ayant pris une réelle conscience de l’urgence environnementale me semblent être particulièrement sujettes à faire le balancier sur cette courbe, certaines ressentant quotidiennement plusieurs étapes de la courbe par jour.

En résumé

Lorsque l’on prend conscience que la planète que nous habitons va mal, ressentir de l’éco-anxiété ou de la solastagie est normal. Cette prise de conscience, d’autant plus si elle est soudaine, suit souvent un processus de deuil avec une phase de descente puis une phase de remontée. Néanmoins, ce modèle est théorique et propre à chacun. En particulier lorsque l’on ressent de l’éco-anxiété, il est fréquent de faire l’expérience de nombreux aller et retours sur cette courbe de deuil.

Il est cependant intéressant de situer dans quelle(s) phase(s) on est, de prendre conscience du chemin qu’il nous reste à parcourir. Si l’on est dans la phase de descente, il faut accepter ses émotions, y compris les plus désespérantes, et savoir qu’on peut les traverser et qu’on peut remonter.

Quoi faire maintenant que j’ai compris ce qu’il m’arrivait ?

Alors quoi faire pour ne pas rester dans une des étapes de descente sans retourner dans le déni ? Comment gérer mon angoisse ? Comment vivre après la prise de conscience ? Se mobiliser, oui, mais comment ? Parler ou ne pas en parler de sa prise de conscience autour de soi ? et comment en parler (voir "Comment parler autour de soi ? Le message" et "Comment parler autour de soi ? S'adapter à son interlocuteur") ? Qu’est-ce que je veux pour mon futur ?


[1] Kübler-Ross, E. (1972). Les derniers instants de la vie. Editions Labor et Fides.
https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782830914191-les-derniers-instants-de-la-vie-elisabeth-kubler-ross/

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